
LE REGARD
Programme éditorial
À l’heure où les images envahissent nos espaces, où les écrans médiatisent l’essentiel de nos relations, et où nos regards sont orientés, captés, fragmentés, notre rapport au visuel connaît une transformation radicale. Pris dans un réseau d’enjeux techniques, cognitifs, culturels et politiques, le regard devient un territoire disputé : entre exposition et invisibilisation, entre standardisation algorithmique et désir de singularité.
Durant deux jours, aux côtés de philosophes, chercheurs, artistes et dirigeants de divers horizons, nous explorerons ensemble les métamorphoses de notre régime visuel et leurs répercussions sur nos métiers. En croisant mythologie, technologies, neurosciences et éthique, ce séminaire propose de prendre de la hauteur pour poser les questions qui comptent : comment le regard structure-t-il nos subjectivités et nos imaginaires ? Comment les techniques le redessinent-elles en silence ? Comment, en tant qu’acteurs de la communication, résister à l’uniformisation visuelle, à l’épuisement attentionnel, et repenser nos responsabilités dans un monde gouverné par les métriques ? Et surtout : comment penser une écologie du regard et inventer des formes visuelles plus justes, plus singulières, plus durables ?
Premier jour
Matinée : Le regard, ce qui nous constitue
Session 1 – Comment notre cerveau regarde
Cette intervention propose une plongée dans les mécanismes cérébraux qui rendent possible l’expérience du regard. Loin d’être un simple enregistrement mécanique de la réalité extérieure, la vision est une construction active : le cerveau sélectionne, organise et interprète les signaux lumineux captés par la rétine pour en faire une représentation cohérente du monde. Ce processus engage la mémoire, l’attention, l’émotion et même les attentes inconscientes de l’individu.
Intervenant : Frédéric Chavane, directeur de recherche au CNRS.
Il y a le monde et il y a ce que notre cerveau construit de ce monde, ce qu’il retient, ce qu’il oublie, ce qu’il imagine… Au-delà de l’œil, quelles sont les subtiles mécaniques pour que nous posions un regard sur notre environnement ? Comment le cerveau reconstruit notre réalité ? Pourquoi certaines images “ s’impriment” ? Frédéric Chavane est directeur de recherche au CNRS, directeur de l’Institut des Neurosciences de la Timone (Marseille) et chef de l’équipe NeOpTo. Il est un expert du système visuel et avec lui nous essaierons d’y voir plus clair sur ce système complexe.
Session 2 – Le regard, moi, les autres et le monde
Le regard dépasse le simple acte d’orienter les yeux vers un point précis pour recueillir des informations visuelles. Il façonne notre identité personnelle et sociale, projette nos attentes, capte le monde extérieur et construit une réalité nourrie de nos expériences, désirs et normes sociales. Cette session explore comment le regard et le fait d’être regardé influencent notre subjectivité et consolident notre sentiment d’identité.
Intervenant : Yann Diener, psychanalyste.
Dans ses livres, Yann Diener allonge notre époque numérique sur le divan pour disséquer ce que la machine fait à nos langages et nos psychés. Le psychanalyste et chroniqueur à Charlie Hebdo sera présent lors de la session d’ouverture pour disséquer les liens entre regard, subjectivité et identité. À l’heure du techno-œil, nos âmes deviennent-elles informatiques ?
Il dédicacera ses derniers livres : L’inconscient inculqué à mon ordinateur et La mâchoire de Freud
Session 3 – Discussion : Donner à voir l’invisible
Comment représenter ce qui échappe au regard ? Comment donner forme à l’invisible, qu’il soit spirituel, scientifique ou intime ? Le travail de Stéphanie Solinas se situe précisément à cet endroit fragile, entre visible et imperceptible. Artiste des zones liminaires, elle interroge l’identité, la mémoire, la croyance et les dispositifs de vision qui prétendent dévoiler l’inconnu. Ses projets, à la croisée de la photographie, de la recherche et de l’écriture, mettent en tension la rationalité et l’imaginaire, la preuve et la révélation. Avec elle nous verrons comment l’invisible, loin d’être un vide, apparaît alors comme un champ d’expériences et de récits, où se rencontrent sciences, croyances et visions singulières.
Intervenante : Stéphanie Solinas, artiste.
Session 4 – Talk : Le bon c’est beau ?
À l’heure où la gastronomie se fait spectacle et où le design culinaire rivalise avec les arts visuels, une question demeure : le beau rend-il le goût meilleur ? Autrement dit, l’esthétique façonne-t-elle notre expérience sensorielle, au point d’intensifier, d’altérer ou même de tromper notre perception du plaisir gustatif ? Pour explorer ces rapports subtils entre le visible et le sensible, entre l’œil et le palais Bénédicte Bantuelle cofondatrice des restaurants Bouchéry et Flamme à Bruxelles. qui nous dira si, pour elle, le bon est beau et vice versa.
Intervenante : Bénédicte Bantuelle, directrice artistique (Master Food Design La Cambre & Studio Labouche), cofondatrice des restaurants Bouchéry et Flamme (Bruxelles).
Après-midi : Le regard capté & captant
Session 1 – Table ronde : À qui appartient notre regard ? Pouvoirs, influences et vulnérabilités à l’ère hyper visuelle
Cette session interroge les enjeux politiques, économiques et symboliques qui conditionnent notre regard contemporain. Dans ce régime de l’ultra-visuel, savons-nous encore regarder ? Possédons-nous les outils intellectuels et critiques pour conserver l’autonomie de notre regard ? Alors que nous sommes tous émetteurs et récepteurs d’images, communiquons-nous encore du sens ? Entre mise en scène de soi, injonctions de visibilité, « voir et être vu » la règle des réseaux sociaux, nous oblige à nous questionner : vers qui, et pour qui, dirigeons-nous aujourd’hui notre regard sur le monde ? Quelles pourraient être les pistes vers une réappropriation du regard alors qu’il est désormais au centre de rapports de pouvoir qui nous dépassent ?
Intervenants : Cécile Calé, Agrégée d’Arts, CEO MuseIA, Pierre-Antoine Chardel, philosophe et sociologue, Professeur de sciences sociales et d’éthique à Institut Mines-Télécom Business School
À qui appartient notre regard ? Pour explorer cette question et tenter de dessiner les contours d’une réponse, nous recevons Cécile Calé, chercheuse et CEO de MuseAI. Elle est agrégée d’Arts plastiques, possède un DEA en Sciences de l’art Option Médias et Nouvelles technologies et une maîtrise d’Esthétique. Avec elle, nous nous disséquons le régime visuel dans lequel nous sommes et apprendrons ce “poser” un regard intentionnel sur le monde convoque comme outils intellectuels et critiques.
Pierre-Antoine Chardel est philosophe et sociologue, professeur à l’Institut Mines-Télécom Business School et chercheur associé à l’EHESS. Ses travaux portent sur l’éthique du numérique, les mutations de l’espace public et les transformations du regard à l’ère des écrans et des algorithmes. Auteur de nombreux ouvrages, dont L’empire du signal et Socio-philosophie des technologies numériques, il interroge la manière dont nos perceptions et nos identités se reconfigurent. Sa réflexion croise philosophie, sociologie et critique des technologies, éclairant les enjeux contemporains de visibilité et d’invisibilité.
Session 2 – Talk : L’ère du regard panoptique
Bienvenus dans l’ère de la surveillance généralisée : caméras, algorithmes, reconnaissance faciale, auto-surveillance numérique : observateurs, nous sommes aussi observés. Cette conférence interroge les effets de cette exposition permanente sur nos comportements, nos libertés et notre pensée.
Intervenant : Olivier Aïm, directeur adjoint de l’Institut Opus – Observatoire des patrimoines de Sorbonne Université, responsable du Master « Stratégies culturelles » du CELSA.
Olivier Aïm a publié “ Les théories de la surveillance”. De Dostoïevsky à Loft Story, de Michel Foucault à Shoshana Zuboff, il sera notre guide pour étudier cette société qui est la nôtre et dans laquelle le dispositif panoptique se décline jusque dans notre poche.
Session 3 – Talk : Photo-reporter : documenter et comprendre le temps présent
Comment le travail éditorial façonne-t-il un regard sur notre époque ? L’éditorialisation des images n’est jamais neutre : elle oriente notre compréhension du monde et en dessine la mémoire visuelle. Antoine Kimmerlin, directeur éditorial de MYOP agence de photographes punk comme la qualifie The Guardian, nous plonge dans le rôle du regard éditorial dans la construction d’une conscience commune du présent, les obstacles rencontrés et les difficultés propres aux choix exigeants dans une période de multiplication des regards.
Intervenant : Antoine Kimmerlin, directeur éditorial de MYOP
Session 4 – Talk : Quand les communautés dictent les nouvelles cultures visuelles
Cette discussion explore comment les plateformes, et TikTok en particulier, ont révolutionné les cultures visuelles en démocratisant les outils de production et en permettant ainsi aux utilisateurs ordinaires de définir de nouveaux codes esthétiques. Fabien Le Roux (Head of Creative Department de TikTok) analyse la façon dont les tendances visuelles émergent désormais de la base plutôt que d’être imposées par les institutions créatives traditionnelles comme les agences publicitaires ou les studios. Alors que les rapports de force créatifs sont inversés, les marques et créateurs professionnels doivent désormais s’adapter aux codes inventés par les utilisateurs. Une question émerge : Comment imaginer l’avenir de la création visuelle et le rôle des gatekeepers traditionnels dans un écosystème créatif désormais décentralisé ?
Intervenant : Fabien Le Roux, Head of Creative Department de Tik Tok
Deuxième jour
Matinée : Vers une écologie du Regard
Session 1 – Dialogue ouvert : Façonner des regards collectifs – pouvoir et responsabilité des acteurs
À l’ère des plateformes et de la saturation visuelle, ceux qui produisent ou relaient les images se trouvent confrontés à des injonctions souvent contradictoires : entre responsabilité et obligation de jouer avec les règles du jeu des plateformes.
L’innovation technologique permanente bouleverse les repères, tandis que les sociétés démocratiques se fragmentent. Dans ce contexte mouvant, le rôle des médias, des institutions éducatives et des agences de communication évolue en profondeur et de nombreuses questions se posent. Comment exister sans déposséder les audiences ? Quelles règles accepter ou refuser ? Comment concilier liberté de création, fiabilité de l’information et responsabilité sociale des acteurs culturels et médiatiques ? Voici quelques-unes des questions que nous nous poserons ensemble.
Intervenants :
Édouard Reis Carona est directeur du pôle audiovisuel d’Ouest-France, où il pilote le développement de NOVO19, nouvelle chaîne d’information généraliste implantée en région et diffusée sur la TNT. Journaliste de formation, il défend une vision de l’information ancrée dans les territoires, attentive au pluralisme et aux mutations numériques. À un moment où les médias sont parmi les premières victimes de la remise en question des Gatekeepers traditionnels, son expérience éclaire les questions éthiques, les lignes directrices et les interdits qui s’imposent aux acteurs de l’information.
Formé à l’art et aux sciences humaines, Gilles Poplin est aujourd’hui directeur de Penninghen – Académie Julian, école de référence en communication visuelle, design numérique et architecture intérieure. Sous sa direction, Penninghen prépare les futurs directeurs artistiques, designers et architectes à penser leur métier comme un engagement culturel et citoyen. À l’heure où les images structurent nos sociétés et influencent nos comportements, comment former ceux qui demain créeront ou participeront à la création de nos imaginaires visuels.
Emmanuel Durand est Venture Partner chez Edge, fonds de capital-risque spécialisé dans les technologies disruptives et les industries culturelles et créatives. Avant cela, il a été CEO de Snapchat France, où il a contribué à développer le chiffre d’affaires de la plateforme en France, atteignant environ 100 millions d’euros sur plusieurs années. Au cours de sa carrière, il a également occupé des postes de direction dans l’industrie musicale (Sony, Universal), et dans le marketing, les données et l’innovation notamment chez Warner Bros. Avec son expérience à la fois opérationnelle et stratégique dans les plateformes numériques, le marketing des contenus, l’analyse de données et les industries culturelles, Emmanuel Durand apporte un regard expert sur les bouleversements induits par les plateformes et sur la façon dont celles-ci impactent la démocratie culturelle et les pratiques professionnelles.
Session 2 – Talk : La Fabrique du regard
Christine Vidal présente « La Fabrique du Regard » dont elle est la directrice. Cette initiative portée par Le Bal depuis 2008 est un programme pédagogique et artistique destiné à développer une culture critique de l’image chez les jeunes générations. Elle interroge le rôle de l’éducation visuelle dans la formation d’un citoyen attentif et émancipé.
Intervenante : Christine Vidal, directrice de La Fabrique du Regard.
Session 3 – Talk : Décadrer le regard
Comment déplacer les cadres établis de la perception et ouvrir de nouveaux espaces de sens ? Cette conférence invite à penser le regard comme un outil de décentrement, capable de révéler d’autres réalités culturelles, sociales et artistiques.
Intervenant : Raphaël Gatel, directeur –193 Gallery
CONCLUSION : LES PAS DE COTES
Sociologie
Devenue incontournable dans les sphères politiques, médiatiques et académiques, la notion de ressenti s’est également immiscée dans notre quotidien. Bien que mouvante, elle s’inscrit à la confluence de certains traits de notre époque : l’individualisation croissante, l’hyperconnexion, la valorisation des subjectivités, les crises de confiance ou encore la centralité des émotions. Mais que recouvre exactement ce terme ? Comment le définir avec précision et, surtout, comment en faire un levier constructif ? Juliette Clavière coordonne avec Thierry Germain le cycle de travaux de la Fondation Jean-Jaurès étudiant le ressenti, elle sera présente pour montrer comment cette notion révèle la complexité de notre société.
Intervenante : Juliette Clavière, responsable de la Communication stratégique, des Relations Institutionnelles et des Partenariats à l’Agence française anticorruption · Coordinatrice du Cycle de Travaux “La France du ressenti” à la Fondation Jean Jaurès
Philosophie
Pour conclure ce séminaire nous redécouvrons Ulysse avec Mark Alizart. Dans son dernier Opus le philosophe renoue avec une lecture de l’Odyssée bien étrangère à celle que nous connaissons et qui nous demande de lever les yeux vers les étoiles. Sous l’apparence d’un récit d’aventure, le long retour d’un homme chez lui serait une allégorie racontant les phénomènes astronomiques.
Intervenant : Mark Alizart, Philosophe
